De la marginalité au musée: itinéraire d'un art sauvage, crypté et savant
Article paru dans l'édition du 10.07.09
A la Fondation Cartier, une exposition retrace l'histoire du graffiti sur murs, métros et toiles
Le paradoxe de l'exposition «Né dans la rue. Graffiti», à la Fondation Cartier, à Paris, est flagrant: comment montrer des travaux exécutés sur des wagons de métro, des façades d'immeuble, des palissades?
Le graffiti est une pratique clandestine, illégale, de plein air, dans la ville. L'enfermer au musée, l'éclairer de spots, l'accompagner de cartels, c'est évidemment porter atteinte à sa nature - peut-être même la dénaturer . «Nous avions conscience de tout cela, répond Leanne Sacramone, l'une des deux commissaires de l'exposition. Nous avons donc essayé de ne pas couper les graffitis de leur contexte urbain, grâce aux films, aux photos, au son. Mais sans tomber non plus dans des pseudo-reconstitutions.»
Pour profiter de cet effort, le visiteur doit, à son arrivée, négliger le rez-de-chaussée et descendre dans les salles du sous-sol. Il tombe sur le New York des années 1970, son architecture, ses bruits, ses graffitis. Trois pionniers de ce temps-là ont créé, pour l'occasion, trois longues oeuvres murales. P.H.A.S.E.2, Part One et Seen, bien que quinquagénaires, n'ont rien perdu de leur sûreté de main
Bandes d'actualité, photos, coupures de presse et films racontent l'histoire d'une métropole en banqueroute. Les classes moyennes quittent Manhattan pour les banlieues. Des quartiers entiers se paupérisent et tournent aux taudis. Les plus jeunes de ceux qui y vivent, Afro-Américains, Portoricains ou immigrés récents, se savent extérieurs à une société qui les fuit, les ignore ou les enferme.
Pour rappeler qu'ils existent, dans la misère et tout près de la criminalité, et qu'ils sont là chez eux, quelques-uns, à la fin des années 1970, commencent à déposer leur signature dans leur quartier. Washington Heights ou le Bronx sont des pseudos abrégés, souvent suivis de chiffres, comme Taki 183, Joe 182: des écritures. Aussi sont-ils des writers et non des painters. Leurs tags sont des runes, des autographes codés qui n'ont rien à voir avec les dessins sexuels ou grotesques que Brassaï a photographiés à partir des années 1930.
ACCIDENTS OU POURSUITES
Que l'on soit face à des alphabets spécifiques et constitués, l'exposition le démontre grâce à une documentation photographique - Jon Naar, Henry Chalfant, Martha Cooper - qui permet même d'esquisser une typologie des signes, des capitales anguleuses aux lettres à contours sinueux.
Une histoire s'écrit aussi: des premiers signes noirs sur des murs aux ensembles colorés et complexes qui, à partir de 1971, prennent possession du métro. Le wagon est le support préféré des «graffitistes». Ils l'enluminent à la bombe avec une dextérité que n'embarrassent ni les fenêtres, ni les reliefs, ni les dimensions. Quelques auteurs en sont morts, accidents ou poursuites - la police new-yorkaise devait empêcher ces déprédations, qui mettaient de l'art dans le quotidien.
De l'art sauvage, de l'art crypté, de l'art savant: les trois adjectifs vont ensemble, pour ces inventions monumentales. Au début des années 1980, alors que le phénomène est généralisé - et combattu par les autorités - apparaissent des «graffitistes» new-yorkais qui commencent dans la rue pour aller bientôt au musée: Keith Haring et Jean-Michel Basquiat. De ce dernier, une grande toile, plus écrite que peinte, rappelle qu'il a été l'un des plus grands artistes de la fin du XXesiècle.
Leur trajectoire est l'indice le plus visible d'une évolution: de la marginalité vers le centre de l'expression artistique. En ce sens, protester contre la récupérationmarchande et lamuséification du graffiti au nom d'un intégrisme de l'underground n'a pas grand sens, car ce mouvement est perceptible dès que les writerstravaillent sur des grands papiers, sur toile ou dans des carnets. Ce passage du mur et du wagon vers le support léger, mobile et collectionnable se produit à New York dès la fin des années 1970, avec Lady Pink, Dondi, Crash ou Daze.
A plusieurs de leurs successeurs, la Fondation Cartier a offert d'intervenir sur des panneaux monumentaux et sur les façades de verre, au rez-de chaussée. Ces commandes sont un exercice très éloigné des débuts du graffiti. Le Chilien Basco Vazko ou le Suédois Nug s'y montrent fort à leur aise.
Pour autant, il est des villes où des «graffitistes» de 20 ans se trouvent dans une situation comparable à celle de leurs prédécesseurs des années 1970. Le film Pixoi montre comment, la nuit, des «pixadores» de Sao Paulo (Brésil) escaladent les immeubles pour tracer leur signature en noir sur les murs clairs, au point le plus haut et le plus exposé des façades. Parmi ces acrobates, il devrait se trouver un nouveau Keith Haring.p
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